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Dans l'atelier

23/11/2016 | Dans l'atelier

Huile sur toiles

                           LA plus extraordinaire invention du génie humain, celle qui a assuré la suprématie de l’espèce au sein de la nature, sa réussite et sa gloire, fut assurément l’invention de la ligne. La ligne est consubstantielle à notre existence. Nous vivons entourés de lignes, avec un goût particulier pour les lignes droites. Notre technologie avancée, en activant les flux et multipliant les réseaux, en génère toujours davantage. Nous y avons tellement subordonné tous modes de pensées et tous comportements, qu’elle nous est naturelle au point de devenir invisible. Dans nos maisons, elle s’impose partout, du sol au plafond et jusque dans la vision du paysage extérieur appréhendé à travers la géométrie rigoureuse des croisées de nos fenêtres. Elle est synonyme d’ordre. En musique, cinq lignes suffisent pour porter toutes les notes de la Tétralogie. Elle encombre notre langage ; elle est la forme primaire de notre expression : ligne de force, ligne de fuite, ligne de commande, ligne de crédit, ligne de flottaison, ligne de partage des eaux, les lignes du métro, la ligne bleue des Vosges, ligne de mire, ligne de conduite, ligne de vie, suivre un régime pour avoir la ligne, être en ligne pour un bataillon, mais se dit aussi à propos d’une communication téléphonique, nous disons pêcher à la ligne, et la ligne de respect est une ligne fictive ceinturant des eaux territoriales. En consultant un traité d’anatomie, nous apprenons au hasard que  la ligne blanche désigne cette sorte de bandelette aponévrotique, étendue sur la ligne médiane, de l’appendice xiphoïde sternal au pubis, et formée par l’intrication des aponévroses d’insertion des muscles abdominaux (sic) ; sans oublier la ligne âpre du fémur, ni la ligne innominée qui suit le détroit supérieur du bassin.   

     Brisons là cette énumération oulipienne que nous pourrions suivre à l’infini. Mais, qu’elle soit courbe, droite, médiane, réelle, fictive, ou symbolique, la ligne est bien une pure construction de l’esprit, car elle n’existe pas a priori dans la nature[2]. Elle détermine notre emprise totale sur la planète que nous avons sectionnée sans vergogne au plus épais de son ventre, telle une orange à consommer, à l’aide de cette ligne imaginaire, l’équateur - latitude attribuée : zéro degré. Sur cette assiette repose un dispositif symétrique de parallèles et de méridiens - sans oublier une ligne de changement de date - pour pallier de façon très ingénieuse l’embarras de vivre sur une sphère. Cette quadrature du cercle ainsi résolue, l’emplacement, c’est à dire l’existence, de chaque point (ou lieu) dans le monde peut être justifié avec précision d’après une échelle de valeurs standard.

                                                                               Luc Justin

[2] « Nous ne pouvons penser une ligne sans la ''tracer'' dans la pensée, un cercle sans le ''décrire''; nous ne saurions non plus nous représenter les trois dimensions de l’espace sans ''tirer'' d’un même point trois lignes perpendiculaires entre elles. Nous ne pouvons même pas nous représenter le temps sans ''tirer'' une ligne droite (qui doit être la représentation extérieure et figurée du temps), et sans porter en même temps notre attention sur l’acte de la synthèse des éléments divers, par lequel nous déterminons successivement le sens intime, et par là sur la succession de cette détermination qui a lieu en lui ». Kant, Crit. raison pure, p.167, GF, trad. J. Barni.

 

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